Les belles-mères, voisins, banquiers, boulangères, pharmaciennes et poissons rouges ont-ils raison de clamer haut et fort que les scénaristes sont des bons à rien qui passent leurs journées à se tourner les pouces? Rien de moins sûr au vu de nos derniers reportages « 24 heures dans la vie »

Suite des aventures existentiallo-scénaristiques de notre scénariste anonyme. Exilée de force en Bretagne avec toute sa petite famille, parviendra t-elle à oublier son (soi-disant) travail et à se détendre? Suspense insoutenable!

Présentation du sujet d’étude: Madame X, scénariste (avec une profession pareille, on comprend qu’elle préfère rester anonyme!), la trentaine, un mari, une ado, quatre chats (sic!) et un assistant à grandes oreilles. Vaste programme!

Résumé de l’épisode précédent: Les nuits de Madame X sont, semble t-il, aussi agitées dans une location en Bretagne qu’à son domicile et chats, enfant, conjoint, producteur et collaborateurs semblent se ficher pas mal qu’elle soit partie en vacances. Il faut dire que certains d’entre eux n’en sont tout simplement pas informés, à commencer par notre sujet d’étude. Ceci expliquant sans doute cela, la visite du Mont Saint Michel avait débutée sous de très mauvais auspices…

12: 00 La famille X déjeune chez la Mère Poulard. Madame X déguste son omelette quand elle sent son Blackberry vibrer dans son sac. Elle sort l’appareil, sous le regard peu amène de son mari et celui, goguenard, de sa fille et constate qu’il s’agit de son agent. Elle bredouille deux mots d’excuse et se lève pour prendre l’appel.

12: 02 Devant le restaurant, madame X papote avec son agent, se faisant bousculer toutes les deux secondes par un flot de touristes:

_ L’agent: Ben dis-donc, c’est quoi ce brouhaha, je t’entends à peine!

_ Madame X: Oh c’est… les Grand Boulevards, tu sais… Je déjeune avec un réal qui me veut pour son prochain long. Je te dis pas encore qui sait mais c’est énorme.

_ L’agent: Ah bon, tu passes au bureau après et tu me racontes alors!

_ Madame X: Euh c’est à dire que là, ben non tu vois, parce que je suis attendue par JP sur son tournage. Ça va prendre tout l’aprem, hein, tu sais quil peut pas se passer de moi!

_ OK, tu me rappelles alors.

_ Yep, sans faute.

_ Sinon, chez BIG Prod, ils font passer des tests pour leur nouveau soap access prime time. Il faut absooolument que tu leur envoies quelque chose pour la  fin de semaine. Oh, pas grand chose, un script d’épisode plus cinq loglines. Je t’ai envoyé un extrait de la bible par mail.

12: 13 A l’intérieur du restaurant, monsieur X s’impatiente. Il fait signe à son épouse indigne d’abréger l’entretien. Elle acquiesce, tout sourire et lui fait comprendre qu’elle a quasiment terminé.

12: 24 Madame X rejoint sa famille, toute penaude. Son omelette est froide et ils en sont au dessert.

13: 15 La visite reprend dans une ambiance pour le moins tendue. Madame X s’est fait confisquer son téléphone par son cher et tendre.

13: 27 Main dans la main avec monsieur, un sourire innocent aux lèvres, Madame X fait de savants calculs. Punaise, comment pondre un script et cinq loglines en douce, et ce d’ici la fin de semaine?! Avec un peu de chance, mari et enfant s’écrouleront de sommeil avant une heure du mat’, ça laisse, disons, quatre bonnes heures de travail par nuit, non, parce qu’il faut bien pioncer deux ou trois heures histoire de tenir le coup, elle n’est pas une machine quand même!

13:28 Rassurée par ces bonnes résolutions, Madame X profite du somptueux paysage. Elle est en vacances après tout, merde!

14: 38 Tandis que la famille visite l’abbaye, que monsieur X commente les informations du Guide Vert pour sa fille qui n’en a rien à secouer, madame X admire les vitraux et songe que ce site ferait un super décor pour un thriller esotérico-moyennageux dans la lignée de Lord of the Rings, mais avec un soupçon de philosophie orientale et secrets de famille tragiques à la Star Wars.

14:40 Madame X fouille fébrilement dans son sac, dont elle finit par vider le contenu à même le sol. Putain, de quoi noter, viiite!!!!

15: 07 Depuis les remparts, Monsieur X s’extasie sur la vue, mitraillant à tout va, l’ado râle et demande à sa mère à quelle heure ils vont rentrer. Madame X grommelle un chaipa, très occupée à noircir les pages de son calepin. Concept, éléments de synopsis, liste des principaux personnages et puis tiens, quelques lignes de dialogues au passage…

15: 49 La famille X amorce la descente. L’ado réclame de s’arrêter à la boutique de souvenirs. Monsieur X fouille dans ses poches à la recherche de quelques euros à lui céder, notre héroïne en profite pour récupérer subtilement son portable dans sa poche de blouson. Trop forte madame X! Il faut dire qu’elle avait étudié l’art des pickpockets pour un téléfilm commandé et annulé en cours de route par le diffuseur…

15:54 Pendant que l’ado dévalise les boutiques et que Monsieur X déguste dix-huit sortes de galettes bretonnes, histoire de décider lesquelles acheter, Madame X consulte en douce son compte Facebook.

17: 03 Retour à la résidence. Les X croisent le gérant, qui leur demande s’ils apprécient le séjour.

17: 14 Après avoir évoqué la pluie (ils sont en Bretagne quand même!), la crise économique (les réservations sont au plus bas) et ces salauds de banquiers et d’assureurs (Monsieur X fait partie de cette vile corporation), le gérant demande candidement à Madame X ce qu’elle fait dans la vie. Elle pense aussitôt « oh merde! » et lui répond, tout sourire qu’elle est scénariste. Blanc dans la discussion et regard hagard de son interlocuteur: « euh, c’est quoi au juste? »

17: 28 Madame X a patiemment tenté d’expliquer au gérant que si, scénariste c’est un vrai métier, tandis que son mari consultait sa montre et que sa fille était écroulée de rire derrière le ficus en plastique. Son interlocuteur lui assène le coup de grâce: il a vu un de ses obscurs téléfilms  (passé à la houlette du diffuseur et réécrit dix jours avant le tournage) mais « c’était vraiment pas terrible », il ne faut surtout pas que Madame X « le prenne mal hein, mais c’est dingue d’être payé pour écrire une daube pareille! ».

17: 33 Retour à l’appartement, que les co-scénaristes ont copieusement dévasté, faute de compagnie. Madame X nourrit les fauves, puis répare les dégâts. Monsieur X propose de faire un petit jeu de société, histoire de souffler un peu. L’ado ronchonne, Madame X accepte du bout des lèvres.

19:30 Madame X a mis la méga pâtée aux deux autres, il faut dire qu’ils ont choisi le Trivial Pursuit, les pauvres, et que si les scénaristes n’exercent pas un vrai métier, n’empêche qu’ils sont cultivés, et toc!

20: 48 La famille X fait la queue devant le petit cinéma local. Ils vont voir un bon gros blockbuster américain, ça va sans dire!

21: 39 A l’écran, Jake Gyllenhaal essaie de sauver le monde, à moitié nu. Il est très beau gosse mais Madame X pique du nez dans la salle.

23: 07 En sortant du cinéma, l’ado s’extasie sur le talent des scénaristes hollywoodiens, tellement que ce qu’ils écrivent c’est trop stylé et qu’en plus Jake il est trop beauuu!!! Puis elle demande à sa mère, d’une voix assassine, pourquoi elle n’écrit pas ce genre de films, elle. Là au moins, il y aurait de quoi crâner devant les copines!

23:28 Dans l’appartement de location, ado, conjoint et félidés montrent des signes d’épuisement. Mieux encore, ils décident d’aller se coucher. Madame X prétend les rejoindre dans dix minutes, sachant pertinemment que dans six et demi, ils auront tous sombré dans le sommeil.

23:31 Madame X s’installe derrière son ordinateur, une tasse de thé fumant devant elle, un chat sur les genoux. Elle a un épisode de série et cinq loglines à écrire, sans parler du séquencier qu’un collaborateur lui a demandé de retravailler. La nuit promet d’être courte. Punaise, c’est épuisant les vacances quand même, vivement qu’elle reprenne le boulot!

NB: ce texte est une pure œuvre de FICTION, ni voyez aucune confession exhibitionniste de l’auteur mais bon, si certains évènements évoquent de douloureux souvenirs à certains d’entre vous c’est tout à fait normal puisque je me suis longtemps documentée sur la question!

Copyright©Nathalie Lenoir 2010

Cet article a été publié en juillet 2010 dans le cadre de la chronique « Bigger than fiction » du blog Scénario-Buzz.com.