Contrairement à bien des idées reçues (largement véhiculées par belle-mères, voisins, banquiers, boulangères, pharmaciennes et poissons rouges), le scénariste n’est pas un gros fainéant qui passe ses journées le cul vissé sur une chaise. Croyez-le ou non, il passe aussi beaucoup de temps à courir de bureau en bureau à la recherche d’un producteur à qui vendre ses divers projets. Il court et use des litres de salive.

S’il est difficile pour un jeune Padawan de s’initier à l’art ancestral du pitch, le maitre Jedi finit quant à lui par pitcher comme il respire… et dans les situations les plus incongrues!

Les manuels d’écriture de scénario et les sites dédiés vous en rabattent les oreilles: le scénariste, ce véritable héros des temps modernes (bon d’accord, ça c’est moi qui l’ajoute) DOIT SAVOIR PITCHER n’importe quel projet, ça fait partie du b.a.-ba de sa profession qui n’est est pas une.

Parce que c’est bien beau, hein, de passer douze huit heures par jour à écrire des histoires derrière son ordinateur, encore faut-il les vendre! Oh, j’entends ricaner certaines mauvaises langues qui vont arguer que je n’arrête pas de dire qu’un scénariste, en France, n’a presque aucune chance de vendre un spec-script. Et bien, je leur réponds, moi, que:

1. ce n’est pas une raison pour ne pas essayer (car c’est bien connu, le scénariste est un poil maso)

2. même quand il travaille à la commande, on lui demande s’il n’a pas « d’autres choses sous le coude », HA!

Vous voulez savoir à quoi l’on reconnait un(e) scénariste professionnel(le), chers lecteurs? Non seulement il sait pitcher, mais, déformation professionnelle oblige, il a une fâcheuse tendance à pitcher tout le temps et à toutes les sauces.

Il faut dire que tel le sportif de haut niveau, le scénariste est souvent amené à pitcher « à l’arrache ». Tenez, je connais une jeune scénariste par exemple (non non je ne citerai aucun nom, disons juste que ses initiales sont NL) qui s’est vu obligée de pitcher un projet d’adaptation littéraire à sa productrice au téléphone, en plein village d’un festival auquel elle participait, tout simplement parce que le diffuseur venait de refuser un projet et qu’il fallait le remplacer par un autre au pied levé, gloups! Non parce que vous croyez que c’est facile, hein de s’entendre dire « bon, c’est mort pour le projet A, vous n’auriez pas une autre idée d’adaptation? Non parce que je déjeune avec le directeur de la fiction de la chaine tout à l’heure, il faut que je lui donne un os à ronger »? Bien entendu, la scénariste en question aurait pu répondre par la négative, ne pas se torturer la cervelle et perdre six litres de sueur pour trouver une brillante suggestion en vingt secondes, mais elle aurait laissé passer le coche, voyez vous. Comment ça le projet B n’a pas vu le jour non plus, ET ALORS?! N’empêche que l’idée B était brillante et que certains lecteurs font preuve d’un cynisme limite insultant…

Ben non, une séance de pitch ne se déroule pas forcément dans le bureau d’un producteur / diffuseur, car depuis l’avènement du téléphone portable, un scénariste peut être amené à pitcher dans les situations les plus insolites, genre:

  • en voiture (à ne pratiquer que lorsqu’un tiers conduit)
  • dans le métro
  • au restaurant, exercice ô combien périlleux, essayez, vous, de parler clairement et distinctement avec la bouche pleine!
  • pendant une cérémonie de remise de prix
  • chez soi mais avec un ou des gamin(s) dans les pattes (l’hor-reur!!!)
  • en faisant son jogging
  • dans les allées d’un supermarché (tronche de la caissière!)
  • à cheval (si ça peut arriver!)
  • dans le bureau d’un producteur / diffuseur MAIS avec un ou des gamin(s) dans les pattes, pour cause de grève dans l’Éducation Nationale par exemple (la MEGA hor-reur de la mort qui tue!!!)

Oui, c’est terrible à dire mais même dans le très officiel cadre d’un bureau de décideur, la séance de pitch réserve son lot d’imprévus, comme les deux téléphones (fixe et portable) du dit décideur qui sonnent toutes les trente secondes, l’assistante du dit décideur qui fait irruption pour annoncer qu’il y a un appel en attente sur la troisième ligne, le gros rhume du dit décideur qui le fait éternuer et se moucher bruyamment, le sevrage tabagique du dit décideur qui pousse ses doigts à effectuer une bruyante chorégraphie sur le bureau, le(s) gamin(s) du dit décideur qui jouent au fond de la pièce pour cause de grève dans l’Éducation Nationale, j’en passe et des meilleures.

Du coup, le scénariste, le pauvre, essaie de faire un peu d’humour histoire de gagner du temps et de détendre l’atmosphère, mais croyez-vous que ça arrange les choses? Et bien non, pas toujours! Je profite de l’occasion pour adresser une bise au réalisateur aux côtés duquel j’ai laborieusement essayé d’expliquer « l’esprit Canal » (vous savez, Les Guignols de l’info, Alain de Greef, enc… un mouton?) à un producteur d’animation pourtant jeune et sympathique.

Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’avec l’expérience, pitcher devient une sinécure mais disons que l’exercice s’avère (en principe), un poil moins laborieux. La contrepartie, c’est qu’à force, le pitch devient une seconde nature pour le scénariste, cet athlète, un poil névrosé au demeurant, et qu’au fil des mois, des années de pratique, il se retrouve à pitcher, sans même s’en rendre comte:

  • auprès du banquier à qui il venait demander un prêt ou un simple découvert (parce que quand on sait ce que gagne un scénariste…)
  • entre la poire et le fromage auprès de son/sa conjoint(e) (qui lui demandait juste le/la pauvre, comment s’était passé sa journée)
  • pour clouer le bec de sa belle-mère qui n’est toujours pas convaincue que si, scénariste c’est un vrai métier
  • auprès de la boulangère qui voulait juste savoir, cette andouille, ce que c’est au juste un scénariste

Ha la la, elle n’est pas rose tous les jours, la vie d’un(e) scénariste, je vous le dis, moi, Life is a bitch pitch!

Copyright©Nathalie Lenoir 2010

Cet article a été publié en novembre 2010 dans le cadre de la chronique « Bigger than fiction » du blog Scénario-Buzz.com.