Le scénariste a beau être l’un des derniers vrais supers-héros des temps modernes, il possède en général deux énormes défauts. L’un d’entre eux, nous l’avons déjà étudié dans ces colonnes, consiste à vouloir faire lire sa prose à son entourage, ce qui déclenche drames shakespeariens, guerres fratricides, divorces…

Quant au second, il est pire encore, ce qui n’est pas peu dire! Plus communément appelé enthousiasme débordant, il pousse irrésistiblement le pauvre auteur à parler de ses projets en cours à ses proches, déclenchant des cataclysmes à la chaîne jusqu’au point de non retour…

Il y a quelques semaines de cela, une scénariste que je ne nommerai pas mais qui devrait être remplie de honte à l’heure actuelle, a déjeuné avec sa belle-mère pour entendre, ébahie, cette dernière évoquer un article qui devrait lui être fort utile pour son dernier projet en cours. Comment diable la belle-mère en question avait-elle eu vent de cet engagement? Par le biais du conjoint pardi! Croyez-vous que la scénariste ait éprouvé un élan de gratitude pour la belle-mère? Non, pas le moins du monde, elle a surtout ressenti une colère farouche à l’encontre du conjoint trop bavard! N’allons cependant pas jeter l’opprobre sur l’époux à la langue pendue, et encore moins plaindre cette scénariste anonyme, foudroyée par un juste châtiment après avoir enfreint une loi d’ordre divin. C’est vrai ça, pourquoi, avait-elle parlé du dit projet à son conjoint, cette idiote, hein, je vous le demande?!

C’est scientifiquement prouvé, belle-mères, voisins, banquiers, boulangères, pharmaciennes et poissons rouges considèrent les auteurs de cinéma ou télévision comme des bons à rien qui passent leurs journées à brasser du vent, tandis que conjoints et enfants tolèrent tout juste cette honteuse activité professionnelle. Autant dire qu’on ne devient pas scénariste pour faire la fierté de son entourage! Cousin très éloigné de la grande famille du cinéma, ce travailleur de l’ombre s’accroche quotidiennement à ses rêves, et son clavier d’ordinateur, afin de fournir une prose que s’empresseront de piétiner diffuseurs, techniciens et acteurs qui servira de base de travail à tous les intervenants de la future œuvre filmée.

Les valeureux scénaristes travaillent comme des damnés, une soixantaine d’heures par semaines pour les plus tenaces, un peu moins pour les autres, enfermés dans leurs bureaux (bon d’accord, certains font semblant de bosser dans les bistrots mais c’est un autre débat) avec pour seuls compagnons des co-auteurs à fourrure, mais toute une armée d’empêcheurs de travailler en rond dans les pattes, en état de pression permanente pour cause de deadlinite aiguë, tout ça pour s’entendre reprocher par leur entourage d’avoir oublié d’étendre le linge ou d’aller chercher les gosses à la sortie de l’école (certaines personnes s’attachent à de ces détails, je vous jure!).

On sait, d’autre part, que leurs carrières sont soumises à de fréquents contretemps, à de subits revers de fortune, aussi n’est-il pas légitime, je vous le demande amis lecteurs, qu’un scénariste ressente l’irrésistible besoin de partager les bonnes nouvelles avec ses proches, histoire de leur prouver que SI, justement, il a raison d’avoir choisi cette carrière?

Voici la réponse: on se fiche de savoir si ce besoin est légitime, un bon scénariste est un scénariste qui sait tenir sa langue!

Pas plus qu’il ne doit s’acharner à faire lire sa prose à son entourage, un scénariste ne doit JAMAIS, je dis bien JAMAIS évoquer ses projets en cours avec le profane, c’est-à dire conjoint(e), enfants, famille en général, belle-famille, voisins, banquiers, boulangères, pharmaciennes et poissons rouges.

Pourquoi, vous osez encore me demander pourquoi? Mais justement parce qu’une carrière de scénariste est faite de subits revers de fortune, de projets avortés pour cause de financement anémique, ou de diffuseur frileux, de jeu des chaises musicales dans les directions de la fiction des chaines hertziennes. Et pour qui, ou quoi, passera le scénariste aux yeux de ses proches lorsque le projet dont il leur avait parlé avec enthousiasme tombera à l’eau? Pour un gros looser même pas capable d’exercer un VRAI métier!

Oh, je vous entend ricaner des mésaventures de ce pauvre scénariste (ce n’est d’ailleurs pas très gentil), mais mettez vous une seconde à sa place. Quel bonheur il ressent quand il signe un contrat d’option, voire de commande, qu’il obtient une aide à l’écriture, qu’il débute une collaboration avec un nouveau cinéaste, ou tout simplement, qu’il sent germer une nouvelle idée RE-VO-LU-TION-NAI-RE (futur scénario, roman, pièce de théâtre, série télévisée innovante?)! Qu’il est difficile de bouillonner d’enthousiasme, d’énergie créatrice, sans pouvoir le confier aux personnes qu’on aime, avec lesquelles on partage son quotidien!

So what?! Il faudrait qu’il développe son sens des priorités, ce fichu auteur! Préfère t-il fanfaronner dès la moindre signature, pavoiser avec le plus petit chèque, ou bien lire l’admiration de son entourage lors de la diffusion cinématographique ou télévisuelle de l’œuvre qu’il a écrite, dans le plus grand secret, pendant des mois, à la sueur de son front?

Vous êtes en droit de me répondre (si si je vous assure) qu’au vu de tous les projets commandés et qui ne voient finalement pas le jour, l’entourage en question va finir par penser que le scénariste n’écrit jamais une ligne et ne gagne pas le plus petit centime. Autant dire qu’au final, la décision est hautement stratégique: to talk or not to talk, that is ZE question comme dirait l’autre…

La situation ne mérite t-elle pas, en définitive, une  étude au cas par cas, en fonction du potentiel du projet, ou de l’ouverture d’esprit de l’entourage? J’aurais tendance à répondre que les jeunes Padawans sont biologiquement incapables de la fermer quant les  maîtres Jedi refusent systématiquement de l’ouvrir, et vous ne serez pas très avancés!

Pourquoi au fond, ne pas devenir un vrai stratège, et prévoir, avant même de laisser échapper l’information (non, parce qu’on a tous nos moments  d’ébriété de faiblesse, hein), un plan B afin de réparer les dégâts si le projet capote?

Voici donc une série de phrase à consigner dans l’un de vos calepins et à ressortir en cas d’annulation d’un de vos engagements:

  • « Boh, de toute façon, il était tout pourri ce projet, c’est moi qui ai décidé de jeter l’éponge! » Efficacité: 5/10, tout dépend de la naïveté de vos proches
  • « Non mais tu sais, le directeur de la fiction a annulé TOUS les projets en cours, c’est la crise! » Efficacité: 7/10, ça peut passer, surtout en ce moment si vous travaillez, disons, au hasard, pour une chaine du service public…
  • « Je préfère de loin me consacrer au grand écran » (si vous travaillez pour le petit, ou vice-versa) Efficacité: 3/10, franchement, ça, tout le monde s’en fiche, SURTOUT vos proches!
  • « Ils ont confié la V2 à ce connard de JP, mais c’est normal, c’est le neveu, de la cousine du directeur de la fiction de la chaine » Efficacité: 8/10, immature mais potentiellement efficace!
  • « Ils ont confié la V2 à ce connard de JP, mais c’est normal, il couche avec la productrice! » Efficacité: 7/10, plutôt déloyal mais peut faire la blague.
  • « J’ai du lâcher l’affaire, on me propose un SUPER gros projet sur une chaine concurrente! » Efficacité: 5/10, mouaif…
  • « J’ai du lâcher l’affaire, avec tous mes autres projets sur le grill, j’étais à deux doigts de payer l’ISF cette année! » Efficacité: 0/10, non mais vous prenez vraiment vos proches pour des buses?!

Cette liste n’est bien entendu pas exhaustive et, si vous trouvez de meilleures excuses justifications, n’hésitez pas à me les envoyer! On pourrait même lancer un grand concours?

Non, plus sérieusement, je vous entends soupirer face au dilemme, amis lecteurs, et fredonner la complainte du pauvre-scénariste-qui-n’a-pas-une-vie-facile-tellement-le-monde-il-est-injuste-avec-lui, mais que croyez-vous? Comme vous le rappelleraient très justement vos belle-mères, voisins, banquiers, boulangères, pharmaciennes et poissons rouges, vous n’aviez qu’à choisir d’exercer un VRAI travail, NA!

Copyright©Nathalie Lenoir 2010

Cet article a été publié en juin 2010 dans le cadre de la chronique « Bigger than fiction » du blog Scénario-Buzz.com.