Vos proches (famille, belle-famille, voisins, amis, banquier, poisson rouge…) le savent bien, scénariste, ce n’est pas un vrai métier. N’empêche qu’année après année, vous persistez vaillamment et le clamez haut et fort: scénariste vous êtes, scénariste vous resterez, na!

Mais en occultant deux secondes cette vaste conspiration mondiale visant à vous miner le moral, vous êtes jamais demandé à quelle famille d’auteurs vous appartenez?

Question 1: Votre dernier né(e) vient fureter dans votre bureau. Après quelques minutes d’inspection de vos livres et diverses possessions, il vous demande, la bouche en cœur, ce que c’est, un scénariste.

  • A: Vous le (la) prenez sur vos genoux, et lui expliquez, au bord de l’extase, qu’un scénariste, c’est ce magicien qui invente les histoires des films, ou mieux encore, des dessins animés, une quasi star qui est chez lui sur un plateau de tournage, que l’on reçoit à bras ouverts dans les studios de montage, à qui l’on déroule le tapis rouge lors des soirées de promotion, les festivals, cérémonies de remises de prix. Vous versez une larme de bonheur.

  • B: Vous le (la) prenez sur vos genoux, et lui expliquez, d’un air mélodramatique, qu’un scénariste, c’est un grand incompris qui œuvre dans l’ombre pour que des crétins, à peine capables d’écrire leur nom, reçoivent les louanges du public (qui n’y connait rien), de la presse (une bande de snobs aigris). Mais dans un siècle au fond, de qui se souviendra t’on? Vous versez une larme de rage.

  • C: Vous le (la) prenez sur vos genoux, et lui expliquez, au bord de la crise de nerf, qu’il ne faut pas déranger papa (maman) quand il (elle) travaille, parce que papa (maman) a besoin de beaucoup de calme, de concentration, et que s’il (elle) ne termine pas son travail dans les temps, beaucoup de personnes ne pourront pas faire le leur. Vous l’envoyez derechef regarder un DVD et versez une larme en vous traitant mentalement de parent indigne. Puis, vous vous replongez fébrilement dans votre prose.

  • D: Vous le (la) prenez sur vos genoux, et lui expliquez que scénariste, c’est un métier très compliqué et qu’il (elle) est encore trop jeune pour comprendre. Puis vous lui proposez de regardez un DVD ensemble. Vous versez une larme de rire car ce dessin animé est décidément génial!

  • Question 2: Vous avez demandé, fébrile, à votre conjoint(e) de lire les trente premières pages de ce que savez être votre meilleure œuvre à ce jour, un script que les producteurs vont s’arracher aux quatre coins de la capitale. Votre moitié s’exécute, se plonge dans votre prose et vous rétorque finalement, d’un air impénétrable que « Ouais, c’est… bien. »

  • A: Vous lui sautez au cou, la larme à l’œil. Vous le saviez, que vous veniez de pondre un chef d’œuvre! Et pendant toute la soirée, vous abreuvez votre lecteur / lectrice de questions diverses. Que pense t-il (elle) du prénom des personnages? A-t’il (elle) saisi les références à la mythologie grecque? Le symbolisme freudien n’est-il pas un poil trop ambitieux? Et la scène de rupture dans le salon de coiffure, n’est-elle pas la plus déchirante qu’il (elle) ait jamais lue? Vous lui relisez, à voix haute, les trente pages de votre précieux ouvrage, en lui demandant de commenter chaque ligne.

  • B: Bien. BIEN?!!! C’est tout ce qu’il (elle) trouve à dire, alors que vous avez livré vos tripes sur la page?!! De toute façon, vous auriez dû vous attendre à une telle réaction de sa part puisqu’il (elle) n’y connait rien! Mais tout de même, quelle tiédeur, quelle inculture, quel manque de sensibilité! Et vous allez bouder dans un coin, votre précieux manuscrit sous le bras.

  • C: Mort de rire! Comme si vous pouviez songer, ne serait-ce qu’une minute, à faire lire votre travail à vos proches, qui plus est, un script en chantier! Non, sérieusement, elle est bien bonne!

  • D: Bien?! Oui, c’est bien ce qu’il vous semblait, ce n’est pas encore au point. Il faudrait sans doute réécrire ces trente premières pages avant de songer à développer la suite… Ou peut-être vaudrait-il mieux laisser murir le concept et passer à un autre projet? Il ne vous reste qu’à vous octroyer quelques jours de congé afin de « brainstormer »…

  • Question 3 : Vous développiez depuis quelques mois un concept de série révolutionnaire: option signée auprès d’une grosse société de production, accord du diffuseur, commande de bible et tout le toutim. Vous aviez déjà réservé un super séjour en Martinique pour fêter cette brillante réussite, mais damned, en lisant la presse ce matin, vous apprenez la « démission » du directeur de la fiction de « vôtre » chaîne. Quelle est votre réaction?

  • A: Bah, je vois pas où est le problème, j’ai déjà signé la convention d’écriture! Et vous peaufinez votre V2 comme si de rien était, vous accordant une courte pose pour acheter en ligne un maillot de bain.

  • B: Ô rage, ô désespoir, ô audimat ennemi! Vous noyez vos désillusions dans l’alcool et publiez une tribune assassine sur vos blog, profil Facebook, compte Twitter et autres. Vous contactez votre voyagiste afin d’échanger la Martinique contre Los Angeles. C’est bien entendu impossible et vous pestez contre le « pauvre débile » que vous venez d’avoir au bout du fil. Par sa faute, vous ne pourrez pas tentez votre chance « aux States ». A Hollywood au moins, vous auriez rencontré des producteurs audacieux, des diffuseurs qui misent sur le talent des auteurs. Pourquoi, mais POURQUOI le sort s’acharne t-il ainsi contre vous?!!!

  • C: Et merde! Vous appelez derechef votre producteur pour faire le point et lui pitcher une poignée d’autres concepts de séries révolutionnaires que le nouveau directeur de fiction ne pourra qu’adorer. Vous n’aviez de toute façon PAS pris de réservation pour la Martinique puisque vous ne prenez jamais de vacances, quelle perte de temps!

  • D: Et merde! Bah, de toute façon, vous ne la sentiez pas trop, cette série! Vous vous offrez une séance de cinéma pour vous changer les idées. Il vous tarde vraiment de partir à la Martinique pour vous remettre du choc!

  • Question 4: Vendredi, onze heures trente. Grosse baisse de régime. Vous faites une petite pause qui se termine en grosse crise de procrastination. Comment se passe votre week-end?

  • A: Très bien merci. Vous avez fait une orgie de séries télévisées américaines et ça vous a donné une idée de concept révolutionnaire: Des femmes au foyer un peu garces se retrouvent bloquées sur une île déserte à la suite d’un crash aérien avec un clan de mafieux qui viennent du passé! Ce serait parfait pour TF1! Il vous tarde de coucher tout cela sur papier et de faire le tour des producteurs!

  • B: Vous avez trainé votre spleen dans les allées du Père Lachaise, visitant les tombes d’Oscar Wilde, Alfred de Musset, Raymond Radiguet, Gérard de Nerval, Jim Morrison et quelques autres grands auteurs au fond si peu aimés de leur vivant. Cette promenade introspective vous a filé un bourdon mémorable et vous a donné envie de tout envoyer balader, pour la troisième fois cette année…

  • C: Une horreur! Vous avez tellement culpabilisé, songeant à l’effroyable retard accumulé au cours de ces six ou sept grosses heures de honteuse inactivité, que vous avez été imbuvable avec vos proches… pour finalement vous enfermer dans votre bureau toute la journée du dimanche! Ô procrastination, ô traitresse ennemie! Vous n’êtes pas prêt de vous laisser piéger de si tôt!

  • D: Vos week-ends commencent TOUJOURS le jeudi soir. Sinon, on n’a pas le temps de se reposer et on bosse mal le lundi-mardi…

  • Question 5: Vous êtes en train de travailler lorsque le téléphone sonne. C’est votre ami Dédé, celui qui est au chômage et dont le couple bât sérieusement de l’aile…

  • A: Tiens, Dédé, ça fait un bail! Vous l’écoutez mollement s’apitoyer sur son sort, cherchant désespérément à reprendre la parole pour lui raconter votre dernier concept de série révolutionnaire (voir question précédente). Quand il consent enfin à reprendre son souffle, vous lui proposez de co-écrire le pilote. Il ne connait rien à la dramaturgie? Pas grave, vous non plus! Vous avez survolé deux ou trois guides dans les rayons de la FNAC, ça fait bien la blague. De toute façon, le talent, ça ne s’apprend pas!

  • B. Oh non, pas Dédé! Il va encore vous bassiner avec ses petits problèmes existentiels alors que, reconnaissons-le, il ne se bouge pas beaucoup pour les résoudre. Pendant ce temps-là, il y a des personnes (vous) qui souffrent vraiment! Vous cherchez désespérément à reprendre la parole pour lui raconter VOS problèmes, pour constater avec amertume qu’il n’en a rien à faire. Quel connard, ce Dédé!

  • C: Vous ne répondez JAMAIS au téléphone lorsque vous bossez, sauf si c’est votre producteur. A quoi ça sert, hein, l’affichage du numéro?!

  • D: Tiens, Dédé, ça fait un bail (deux jours)! Vous l’écoutez mollement s’apitoyer sur son sort, avant de lui proposer un bon « restau-ciné ». Rendez-vous dans une heure. Ce que vous ne feriez pas, tout de même, pour réconforter un ami!

  • Question 6: Vous êtes en train de travailler sur votre ordinateur portable. Votre chat saute sur vos genoux, atterrit sur le clavier… et ferme votre programme de traitement de texte!

  • A: ARGH!!!!!! Vous venez de perdre les dix premières pages du meilleur concept de série imaginable (voir question 4)! Vous incendiez copieusement la pauvre bête avant de rouvrir fébrilement le programme. Pourvu que vous vous rappeliez de chaque détail!

  • B: ARGH!!!!!! Vous venez de perdre les dix premières pages du bouleversant long-métrage qui narre vos premières amours (sublimes, forcément sublimes)! Qu’est-ce qu’elle raconte, l’autre? Le chat serait le meilleur ami du scénariste, mon œil!!! Ce stupide chat participe activement à la vaste conspiration mondiale qui vise à ruiner votre prometteuse carrière!

  • C: Bah, de toute façon, vous pensez à sauvegarder votre texte toutes les trois lignes, alors…

  • D: Ah non, vous, c’est un chien votre compagnon. Oh d’ailleurs, ça fait bien une heure qu’il n’a pas été sorti…

  • Question 7: Vous êtes en train de travailler quand un mail de Facebook vous informe que vous avez une nouvelle demande d’amitié…

  • A: Cool!!! Vous vous connectez immédiatement au site. Ce sera votre deux-cent-cinquante-quatrième ami. Ah, il faut dire que vous avez bossé dur pour atteindre un tel score, envoyant des demandes à tous les « people » possibles et imaginables. Au final, vous n’en connaissez réellement que sept, (votre frère, votre cousine, trois anciens camarades de lycée et vos deux meilleurs potes), mais ce n’est pas grave. Grâce à Facebook, vous serez bientôt vous-même un people!

  • B: Tiens?! Aurais-je un ami en ce bas monde ou n’est-ce qu’une énième et pathétique tentative d’un soi-disant auteur sans talent de profiter de ma notoriété (chez les initiés)? Vous vous connectez immédiatement au site.

  • C: Tiens?! Mais vous êtes en plein travail, vous vous connecterez au site plus tard… c’est à dire cinq minutes, mais en vitesse hein, parce que vous êtes curieux quand même…

  • D: Cool!!! Vous vous connectez immédiatement au site. Ce sera votre deux-cent-cinquante-quatrième ami. Ah, il faut dire que vous avez bossé dur pour atteindre un tel score, envoyant des demandes à tous les « people » possibles et imaginables. Tiens d’ailleurs, ce serait l’occasion de répondre à quelques tests rigolos, d’envoyer de bonnes ondes virtuelles, sans oublier de poster quelques photos de la soirée mémorable chez Fafa et la dernière vidéo hilarante que vous avez dénichée sur YouTube!

  • Question 8: Pour quel scénariste français ressentez-vous une admiration sans borne?

  • A: Luc Besson! Attends, le mec il fait de la SF et des films d’action qu’on dirait des films américains tellement y’a de cascades et d’effets spéciaux! Et puis en plus, il gagne un max de pognon!

  • B: Vous ne vouez votre admiration qu’à de grands poètes morts dans la pauvreté et l’indifférence. Et puis d’abord, vous ne regardez pas de fiction française, que ce soit sur petit ou grand écran, parce qu’en France, on bride les auteurs, oui madame! Oh, et puis, ils sont tous nuls, ils écrivent de la merde juste pour payer leurs factures. Mais vous ne mangez pas de ce pain là, perdu dans la contemplation du grand auteur que vous deviendrez à titre posthume.

  • C: Il y en a tellement qu’il est impossible de tous les citer! Des monstres sacrés, Jean Aurenche, Michel Audiard, Jacques Prévert, Henri Jeanson, Marcel Pagnol, à des contemporains comme Jacques Fieschi, ou Gilles Taurand, sans oublier la jeune garde parce qu’Alexandre Astier quand même, quel coup de maître il a réussi avec Kaamelott, garder un tel contrôle créatif sur un projet, ça impose le respect!

  • D: Pfff, chais pas. Enfin moi vous savez, je préfère les films américains, alors!

  • Question 9: Qu’avez-vous pensé du film 2012?

  • A: Trop fort, ça pête dans tous les sens! C’est exactement le genre de film que vous avez envie d’écrire.

  • B: On croit que le protagoniste est un écrivain raté mais en fait, non seulement il contribue à sauver l’Humanité, mais en plus, il sera le premier grand auteur de la nouvelle ère. HA!!!!!!

  • C: Vous n’avez pas souvent le temps d’aller au cinéma, trop de travail. Quand c’est le cas, vous privilégiez les films d’auteur.

  • D: Vous n’y êtes pas allé mais vous avez visionné toutes les bandes-annonces, ça doit bien faire la blague, non?!

  • Question 10: Comment vous imaginez-vous dans dix ans, professionnellement parlant?

  • A: Riche, célèbre, entouré de belles filles/ beaux garçons. Vous aurez créé pour TF1 une série révolutionnaire (voire question 4) renouvelée de saison en saison, et vendue « aux States ». Vous serez d’ailleurs en train d’écrire (et produire) son adaptation cinématographique avec un casting trois étoiles: que des bigs stars, des gens de la A list.

  • B: Vous aurez achevé votre grande trilogie d’anticipation philosophique et écrit vos mémoires. A moins bien en tendu que vous ne vous n’ayez décidé entre temps de quitter ce monde indigne de votre grand talent…

  • C: Comme aujourd’hui, mais avec encore plus de boulot!

  • D: Oh la la, vous avez déjà du mal à vous projeter la semaine prochaine, alors!

  • Comptez à présent votre nombre de A, de B, de C et de D. Résultats next week, suspense insoutenable!

    Copyright©Nathalie Lenoir 2016

    Cet article a été publié en mars 2016 dans le cadre de la chronique « Bigger than fiction » du blog Scénario-Buzz.com.