Si le mythe n’est jamais totalement tombé en désuétude, force est de constater qu’outre-Atlantique, l’automne 2008 s’est placé sous le signe du vampire, avec, sur grand écran, le carton de l’adaptation de la saga Twilight de Stephenie Meyer par le tandem Catherine Hardwicke-Melissa Rosenberg, et, sur petit, la diffusion de la série True Blood d’Alan Ball. Ces deux exemples illustrent à merveille le potentiel dramaturgique de la figure du vampire, une créature riche en métaphores qui permet aux scénaristes, depuis plus d’un siècle, de raconter l’évolution de leur société en matière de mœurs.

Le septième art s’est emparé du vampire quasiment dès sa naissance, il faut dire que le Dracula de Bram Stocker (1897), véritable clef de voûte du mythe vampirique, est paru deux ans à peine après la fameuse Entrée en gare de La Ciotat des frères Lumière (1895). Dès 1909, divers courts-métrages mettent en scène des vampires et en 1922, Friedrich W. Murnau s’empare de la créature de Bram Stocker.


 

De tout temps le vampire a véhiculé une très forte connotation sexuelle. En 1922 donc, Friedrich W. Murnau, qui n’a pu acquérir les droits d’adaptation de l’ouvrage de Bram Stocker, s’en inspire largement pour créer le mythique Nosferatu, chef d’œuvre du cinéma expressionniste qui va lui-même servir d’étalon pour de nombreux films à venir. Sous la houlette des Studios Universals, l’acteur Bela Lugosi quant à lui incarne le comte Dracula dans une série de productions horrifiques qui tiendront le haut de l’affiche pendant une décennie et resteront cultes. Hollywood utilise clairement le vampire pour illustrer l’aspect vénéneux des pulsions sexuelles, et leurs conséquences néfastes : la créature nocturne se glisse dans la chambre de frêles et innocentes jeunes filles, plongées dans le sommeil, s’empare de leurs cous graciles et les met à mort. A noter que la femme vampire ne sera pas en reste. En 1932, Carl Theodor Dreyer s’inspire du mythe de la comtesse Bathory (1560-1614), le premier vampire de l’Histoire, et de l’ouvrage Carmilla de Sheridan Le Fanu, pour Vampyr. Réinterprétant la figure de la sorcière, le vampire femelle symbolise bien entendu la femme de « mauvaise vie », celle qui revendique ses désirs, sa sexualité, sa jouissance.


 

A l’aube des années cinquante, la mode du vampire s’essouffle en terres d’Hollywood mais elle va renaître en Angleterre, par le biais des mythiques studios Hammer. Dracula reprend donc du service, sous les traits de Christopher Lee. Le succès et les films s’enchaînent jusqu’au milieu des années soixante. Le « film de vampire » devient ringard, malgré le magnifique et hilarant hommage que Roman Polanski rend aux films Hammer dans son Bal des vampires (1967). Le suceur de sang devient anecdotique et ne s’illustre que dans des films de séries Z érotico-horrifiques.

En 1979, Werner Herzog signe Nosferatu: Phantom der Nacht et exploite l’aspect romantique du mythe vampirique. Le film est reconnu comme un chef d’œuvre mais ne relance pas le genre pour autant. Dans les années quatre-vingt, le vampire fera quelques apparitions dans des « pop corn movies » comme Fright Night (Vampires, vous avez dit vampires en VF) ou Salem’s lot, adaptation par Tobe Hooper d’un roman de Stephen King. Quelques cinéaste par contre vont tenter de donner un peu plus d’épaisseur au thème de vampire, à l’instar de Tony Scott, qui brosse un portrait visionnaire de notre société de l’ultra marketing dans The Hunger (Les prédateurs en VF, 1983) ou Andy Warhol qui se réinvente lui-même en tant que vampire dans sa dimension érotique, « sexy » et quasi anthropophage.

La vrai bouleversement se fera dans les années quatre-vingt-dix, en pleine « années SIDA », avec deux œuvres majeures. En 1992, Francis Ford Coppola décide de porter à l’écran une nouvelle version du Dracula de Bram Stocker. Sa vision se veut plus fidèle au roman que celles qui lui ont précédé. Le cinéaste va en fait aller bien plus loin que le romancier en donnant au comte toute sa dimension tragique et son attrait de séduction. Coppola signe une histoire d’amour gothique aux relents de souffre. Mina Harker, la respectable épouse du narrateur, n’est pas seulement sous l’emprise de « la créature », elle en tombe véritablement amoureuse, elle choisit de devenir sa semblable. La comte Dracula n’est plus simplement un monstre sanguinaire mais un homme qui s’est volontairement damné à la suite d’un chagrin d’amour.


 

Deux ans plus tard, Neil Jordan signe une adaptation d’Interview with a vampire, le premier roman de la saga vampirique d’Anne Rice, exploite deux aspects encore tabou : les thèmes de l’homosexualité latente et de l’inceste. Lestat désire Louis, mais ce dernier ne peut assumer sa nature vampirique. Afin de retenir son amant, Lestat lui offre une fillette mourante, Claudia. Louis la transforme, faisant d’elle sa fille. Trente années passent. La féminité de Claudia et son désir pour Louis s’éveillent alors qu’elle reste prisonnière de son corps d’enfant. Le film a un parfum de scandale, d’autant plus que les protagonistes sont interprétés par deux stars, Brad Pitt et Tom Cruise. Interview with a vampire » connaît un vaste succès et marque un tournant dans le genre. Le vampire ne sera plus jamais représenté comme un monstre monolithe, le méchant de l’histoire, le corrupteur, la punition divine, mais comme une créature complexe et fascinante, séductrice en diable et en proie à de violents conflits métaphysiques. A travers ces deux films, le vampire gagne une âme, certes noire, mais il oblige le spectateur à se questionner sur ses propres valeurs, sur sa fascination pour cette créature.


 

Le vampire revient aussitôt à la mode et il est exploité à toutes les sauces, de nombreux cinéastes se confrontent à cet exercice de style : John Landis (Innocent Blood), Abel Ferrara (The addiction), John Carpenter (Vampires), Robert Rodriguez (From Dusk till Dawn), et même la cinéaste française Claire Denis (Trouble every day).

Le petit écran n’est pas en reste avec Buffy, the vampipre slayer (1997-2003), la géniale série de Joss Whedon, et son spin-off, Angel (1999-2004). Whedon utilise les vampires comme métaphore des grands bouleversements et angoisses de l’adolescence. Selon sa propre mythologie, ces créatures sont des démons sans âmes, à l’exception de l’un d’entre eux, Angel. Comme le Louis d’Anne Rice, Angel est rongé par le remord et le dégoût de sa nature. Comme Louis, il ne peut faire l’amour à la femme qu’il aime, sous peine de perdre son âme. Buffy doit exterminer les vampires alors qu’elle aime l’un d’entre eux. Les deux séries connaîtront un vif succès, à tel point qu’après leur arrêt sur petit écran, elles poursuivront leur existence sous forme de comic-books. Les grands pontes des studios hollywoodiens déclarent momentanément les vampires has been, ils ne vont pas tarder à changer d’avis…


 

L’engouement pour les vampires s’est peut être calmé sur les écrans mais il se poursuit sur le papier, notamment dans un domaine insolite : la littérature jeunesse ! Il faut dire que Buffy a ouvert la porte à un nouveau public, les adolescents. Ils comprennent mieux que personne cette attirance pour des créatures malveillantes mais séductrices. Une jeune romancière inconnue, Stephenie Meyer, s’empare du filon. Elle narre les amours contrariées d’une adolescente et d’un « gentil » vampire dans la saga Twilight dont le premier tome parait en 2005. Le succès est fulgurant et international, le livre est en tête des ventes dans une vingtaine de pays, des fans clubs fleurissent aux quatre coins du monde. Le phénomène prend une telle ampleur qu’on le compare à celui d’Harry Potter.

Hollywood achète aussitôt les droits du premier volume, Twilight, mais il faudra quelques années avant que le film voit le jour. C’est finalement Catherine Hardwicke, à qui l’ont doit Thirteen et Lords of Dogtown, qui portera Twilight à l’écran, sur un script de Melissa Rosenberg, une scénariste qui a notamment signé quelques épisodes de l’excellente série Dexter. Le film est annoncé pour la fin 2008, ce qui pousse la Warner Bros a repousser la sortie du sixième opus d’Harry Potter, craignant la concurrence !


 

Sorti en novembre 2008, Twilight enregistre dès sa sortie un succès d’audience historique, faisant même de l’ombre au dernier James Bond. Il peut sembler insolite, voire choquant qu’on présente à des adolescents une histoire d’amour entre une jeune fille et un vampire mais il faut dire que le mythe vampirique est ici ingénieusement détourné. Certes les vampires de Stephenie Meyer sont des monstres sanguinaires, mais pas tous ! Le héros, Edward et son clan, ne tuent jamais d’humains, ils vivent parmi eux de façon anonyme et en bonne entente, le père d’Edward est d’ailleurs… chirurgien ! Non seulement le jeune vampire va résister au désir de boire le sang de Bella, l’héroïne, mais il va farouchement refuser de faire l’amour avec elle… avant le mariage (ce qui prendra deux ans, moult hésitations et trois romans complets) ! Bref, vampire peut-être, mais gendre idéal, américain modèle, option conservateur… Et la recette fonctionne à merveille. Comment expliquer un tel succès ? Tout d’abord, cette fiction illustre un certain visage de l’Amérique, de ses valeurs puritaines, de son grand retour à l’abstinence sexuelle comme « remède » au SIDA, aux grossesses précoces… D’autre part, le récit est centré sur le point de vue de Bella, un personnage auquel de nombreux adolescents peuvent s’identifier. Elle est mure pour son âge mais mal dans sa peau, elle peine à communiquer avec ses proches, à se faire des amis. Embourbée dans une molle déprime, elle rencontre le prince charmant qui réveille son quotidien mais s’avère hélas infréquentable. Ce qui fait la force du récit, ce qui le rend universel, c’est qu’il est transcendé par le désir qui consume Bella, désir qui la pousse à prendre des risques insensés. Qui mieux que des adolescents peuvent se reconnaître dans de tels émois amoureux ?
Ce qui rend Edward inaccessible, et donc terriblement désirable, c’est justement qu’il est un vampire. Il désire la jeune fille mais il a peur de perdre le contrôle, de la blesser, voire pire. Faire du vampire une figure romantique, voire « sexy » de l’abstinence sexuelle, encore fallait-il y penser ! Bien entendu, l’adaptation du deuxième tome de la saga, New Moon, est en chantier.

On pourrait légitimement s’attrister que le formidable potentiel dramaturgique du vampire soit édulcorée de la sorte mais se serait sans compter l’autre grand succès de cet automne, sur petit écran cette fois-ci, la géniale -et délicieusement subversive- série True Blood d’Alan Ball.

On s’en doute, si le génial auteur d’American Beauty et de la série Six feet under, s’est emparé du mythe vampirique, ce n’est certainement pas pour écrire une bluette adolescente. Si cette adaptation de la série de romans de Charlaine Harris narre elle aussi les amours d’une jeune fille et d’un vampire, force est de constater que l’atmosphère, et le public visé sont très différents. True Blood est un étonnant mélange de thriller horrifique et de comédie décalée, mêlant avec subtilité romantisme gothique, érotisme torride et situations picaresques, le tout étant structuré comme les chapitres d’un roman.

L’action se déroule dans une petite bourgade du sud des Etats-Unis. Depuis qu’ils se nourrissent de sang synthétique, les vampires y cohabitent pacifiquement avec les humains. Enfin, tout du moins en surface… L’héroïne, Sookie, une jeune serveuse télépathe, tombe amoureuse de l’une de ces créatures alors que la petite ville de Bon Temps est la cible de meurtres en série…

Si les vampires de Twilight à l’écran sont des personnages de contes de fées, ceux de True Blood sont de véritables sex machines, une métaphore d’une sexualité libre, débridée. Les humains se partagent entre ceux qui rejettent les vampires, ceux qui fantasment sur eux sans oser le dire, et ceux qui cherchent par tous les moyens à les côtoyer (et à coucher avec). Le sang de vampire circule d’ailleurs sous le manteau avec l’appellation « V Juice », certains humains l’utilisent comme une drogue hallucinogène et un puissant aphrodisiaque.

La thématique du vampire est brillamment exploitée par Alan Ball pour analyser les mécanismes du racisme en général et de l’homophobie en particulier. Ses vampires sont certes surnaturels, inquiétants, mais ils sont surtout hétéroclites, à l’image de l’être humain. Certains sont bons, d’autres mauvais. Il y en a des jeunes, des vieux, des beaux et des moches… Certains veulent réellement s’intégrer pacifiquement à l’humanité, d’autres la considèrent comme un vaste garde-manger. Quant aux humains, d’une manière générale, ils ne sont pas vraiment sympathiques. Sous leur façade de parfaits péquenots, plus bêtes que réellement méchants, les habitants de Bon Temps sont racistes, bigots mais ambivalents en diable, bref, ils génèrent chacun à leur tour de beaux pivots narratifs.

Le personnage le plus intéressant à ce titre est Jason, le frère de l’héroïne. De prime abord, il semble grossièrement caricatural : beau garçon, pas très futé, multipliant les aventures d’un soir mais tellement puéril, irresponsable et attachant que ses multiples conquêtes ne peuvent pas vraiment lui en vouloir. Cependant se brosse très vite un aspect sombre, voire malsain de ce portrait. De même qu’il refoule manifestement à grande peine une homosexualité latente, Jason lutte contre sa fascination pour les vampires S’il clame, à l’instar de ses concitoyens, qu’il déteste les vampires, qu’un bon vampire est un vampire mort, s’il semble sauter au hasard sur tout ce qui porte jupon, il couche de préférence avec des femmes qui ont elles-mêmes déjà couché avec des vampires, des femmes que l’on retrouve comme par hasard assassinées le jour suivant… Jason est-il le tueur ? A vrai dire il l’ignore lui-même tant le V Juice rend son esprit confus. Il va plonger au plus sombre de l’abrutissement mental, de l’addiction, de l’avilissement moral, pour finalement croire trouver le salut… dans l’obscurantisme religieux !

Sa sœur Sookie offre sa virginité, son sang, son amour à un vampire, et elle le fait ouvertement, en toute simplicité. Il faut dire qu’elle est télépathe et connaît la noirceur, le vice, de ses concitoyens, raison pour laquelle elle est toujours vierge à vingt-cinq ans et n’a aucune raison de juger les vampires a priori comme mauvais. Elle passe aux yeux des habitants de Bon temps pour un monstre, une sorcière et va évidemment devenir la cible désignée du mystérieux tueur.

Bien qu’Alan Ball tire à boulet rouge sur une certaine Amérique, celle qui s’est construite dans un bain de sang, celle qui a élu Bush à deux reprises, la série a été saluée unanimement par la presse, et ce avant même de voir décoller ses audiences. Une seconde saison est en écriture.

On l’aura compris, 2009 sera elle aussi marquée par la vampire-mania. Outre New Moon et la seconde saison de True Blood, on pourra découvrir Morse, un long-métrage du Suédois Tomas Alfredson, tiré du best-seller de John Ajvide Lindqvist, qui a débuté sa carrière lors du dernier festival de Tribéca et qui narre les amours d’un jeune homme et d’une vampire…

Gageons que ces créatures aux canines acérées n’ont pas fini de hanter petit et grand écrans…

Copyright©Nathalie Lenoir 2008

Cet article a été publié en décembre 2008 dans les colonnes du webzine Sur vos Ecrans