Il y a dix-huit ans aujourd’hui disparaissait l’homme qui m’a recueillie à la naissance et élevée, ce qui ne fut pas une tâche facile. Mon grand-père m’a donné un nom, un toit, quelques valeurs et coups de pieds aux fesses. Il m’a offert quelque chose de plus précieux encore: l’amour des mots, et des belles images, autant dire que sans lui, je ne serais sans doute pas là où je suis… 🙂

Je vous ai déjà raconté comment un professeur de français a vu en moi une auteur(e) en herbe, au lycée, et comment certains auteurs/cinéastes ont influencé ma carrière. Je voudrais aujourd’hui rendre hommage à celui qui ne voulait surtout pas que je me lance dans une carrière artistique (pas un vrai métier selon lui) et qui pourtant est certainement à l’origine de tout.

Je ne vais pas mentir, se faire abandonner par ses deux parents à la naissance n’a rien d’une chance, ni d’une promenade de santé affective, mais cela m’a permis, tout du moins, de grandir aux côtés d’un homme incroyable, Jack N., mon grand-père. Il est né un 10 novembre, mort un 12, et pas de vieillesse, autant vous dire qu’à cette période mon coeur saigne. Mais cette année, plutôt que de m’enrouler dans la tristesse, j’ai envie de célébrer son existence, et tout ce qu’il m’a apporté, en tant qu’auteure notamment.

Enfant de l’entre-deux guerres, il a eu la double malchance d’être né juif à la « mauvaise époque » (il a échappé aux rafles, mais perdu la majeure partie de sa famille) et dans une famille plus que modeste. A quatorze ans, il a du quitter les bancs de l’école pour chercher un travail. Il a très bien fait son chemin professionnellement mais son manque d’éducation l’a complexé toute sa vie, surtout quand il s’est retrouvé avec une petite fille surdouée, comme on disait à l’époque, sur les bras.

Ma première grande ambition dans la vie, vers l’âge de deux ans, a été de « tout savoir sur tout », et je m’y suis employée activement (je ne vous raconte pas ma déconfiture, deux ou trois ans plus tard, quand j’ai réalisé que c’était tout simplement impossible). Ma première arme, je la dois à mon grand-père, cruciverbiste. Il n’y a pas un soir, au long de toutes ces années passées sous son toit, où je ne l’ai pas vu penché sur son vieux Larousse, pour remplir ses grilles. Ce dictionnaire, pour moi, c’était le Graal, la clé du savoir, et je savais à peine marcher que je le lui piquais, en douce et à grand peine parce qu’il était très lourd pour moi, pour m’y plonger à mon tour avec délice. Ce précieux ouvrage m’a donné l’amour des mots, il m’a aussi permis d’apprendre à lire, bien avant d’entrer à l’école maternelle. Il m’a fait voyager les méninges, m’a donné envie d’apprendre, de découvrir d’autres livres, encore et toujours plus.

Mon grand-père adorait les mots, donc, et regardait toutes les émissions culturelles/littéraires avec passion. Il s’interdisait pourtant de lire, ça le renvoyait sans doute à ce vieux complexe du manque d’éducation. Tout au long de notre vie commune, j’ai réclamé, avec frénésie, des livres, et il me les a achetés sans sourciller. Quand j’ai quitté son toit pour faire ma vie, il m’en a envoyé avec une régularité de métronome, jusqu’à ce qu’il tombe malade, très peu de temps après, hélas, et s’en aille « faire un petit tour » du côté des nuages.

Passionné de photographie, il m’a filé le virus, en même temps que son vieil appareil argentique. Il n’était pas cinéphile mais il me laissait regarder tous les films de mon choix, même tard le soir, école ou pas école le lendemain. Il s’était même abonné au câble pour que je puisse profiter des chaines cinéma.

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un de ses clichés, et l’endroit où j’ai grandi à ses côtés

Il s’est mis dans une rage folle, quand j’ai annoncé, ado, que je montais à Paris pour faire du cinéma. C’est pourtant lui qui m’y a conduite, en voiture. A peine mes affaires déchargées il est reparti, sans même prendre le temps de boire un verre. Il détestait les au-revoir et les effusions de tristesse, mon grand-père. Ce jour-là, nous ignorions, lui et moi, que nous aurions si peu d’occasions de nous revoir, qu’il lui restait tellement peu de temps à vivre.

Il avait un fichu caractère et m’a élevée à la dure, et c’est tant mieux, parce que faire son trou et survivre en tant qu’artiste est un sacré chemin de croix. Il m’a appris, entre autres choses, à plonger en apnée, à pécher les oursins et à conduire. Il a construit des abris pour tous les animaux abandonnés/blessés que je récupérais. Il m’a forcée à remonter en selle juste après un accident de moto, son grand mantra c’était « quand on veut, on peut ». C’est devenu le mien.

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mon Larousse-héritage

Jack n’a pas eu le temps de lire une seule des lignes que j’ai écrites, de voir les photos que j’ai exposées/publiées, il ne verra aucun de mes films. C’est une sacrée blessure, mais il est avec moi à chaque minute de la journée, en particulier quand j’écris. J’ai sur mon bureau quelques mots écrits de sa main, sa photo et une photocopie insolite qu’il avait du faire pour rire. J’ai aussi hérité de ses albums photos et de son vieux dictionnaire, tellement usé que j’ose à peine en tourner les pages. Il était inquiet que je me lance dans une carrière artistique mais je sais qu’il aurait été fier que je me sois acharnée à poursuivre mon rêve. Après tout, cette vocation, c’est un peu de sa faute… 🙂

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