Une voix, forte et magnifique, s’est élevée contre le déni qui gangrène le cinéma français, et la presse nous annonce une « nouvelle ère », comme au moment de l’affaire Weinstein. Mais comme le souligne justement Adèle H, la condition même de sa parole c’est qu’elle est désormais plus puissante que son agresseur (cf les plaintes multiples contre Besson), de ce fait, on ne remet pas en cause la véracité de son témoignage. Le changement qu’on nous promet ne viendra que si toutes nos voix se lèvent, ensemble, pour dire stop.

Il y a deux ans, je dénonçais publiquement ce qui se passe en coulisse de la plus renommée école de comédiens de la capitale. L’affaire a été relayée, On m’a félicitée, tapé sur l’épaule. Pour avoir rencontré de jeunes acteurs qui ont fréquenté ses bancs plus récemment, je sais que rien n’y a changé. Les apprentis comédien.nes y subissent le harcèlement (et plus si affinités) de professeurs, et d’élèves des années supérieures. On les forme à devenir des victimes, à consentir aux comportements douteux de certains réalisateurs ou directeurs de casting, après tout, « les acteurs sont des putes », « il faut savoir ce qu’on veut ». On leur explique qu’un acteur ou une actrice doit travailler dans « un rapport de séduction » avec les réalisateurs ou trices. Moi, je ne veux surtout pas que mes comédiens essaient de me séduire, bien au contraire. J’essaie d’instaurer entre eux et moi un rapport de confiance mutuelle, de sincérité et de respect qui leur permettent l’abandon que nécessite un rôle sans pour autant se mettre en danger. J’ai assez foi dans leur talent pour obtenir des prestations intenses sans qu’ils ressortent du tournage abimés. Il faut arrêter, avec ces mythes toxiques autour de la création, ils ouvrent la porte à tant de dérives, sans pour autant servir nos films.

Ces comportements de prédation, ils existent depuis les débuts du cinéma, et OUI, en France aussi. Dans son « Jeune Fille », Anne Wiazemsky raconte comment Bresson l’a harcelée, toute gamine, sur la préparation et le tournage de son premier film. Les médias ont loué les qualités littéraires du texte, sans vraiment s’émouvoir de son contenu. Très récemment, je discutais avec une directrice de casting d’un réalisateur qui lui réclamait de voir, en audition, les seins de très jeunes actrices, pour « pouvoir mieux faire son choix ». Elle a refusé, mais tout le monde n’a pas son éthique.

Comme vous, je suis pleine de reconnaissance et d’empathie pour Adèle Haenel, mais il me semble qu’on vend la peau de l’ours bien vite. Il ne s’agit pas de lancer une chasse aux sorcières, mais de repenser tout le système, de purger notre milieu de travail de toutes ces idées reçues, ces pratiques dégueulasses nourries de nos peurs, de nos regards qui se détournent. Cette nouvelle ère que nous promet la presse, elle ne verra le jour que si nous devenons tous plus éthiques, solidaires et bienveillants. C’est à la fois simple, et difficile, car cela implique de refuser certains rapports de force toxiques. Mais ça vaut la coup, non?

Copyright©Nathalie Lenoir 2019