S’il est un film qui est cher à mon coeur, et a nourri ma vocation de filmmakeuse, c’est bien Paris, Texas, sauf que que j’étais trop petite, à l’époque de sa sortie, pour le voir en salles. Mais ce soir c’est chose faite, grosse émotion à la clé. Surtout que Wim Wenders himself in person nous a raconté un tournage mythique… et carrément gonzo!

Chaque année, la Cinémathèque Française dédie son festival Toute la mémoire du monde à de grands films du patrimoine restaurés. Cette année c’est le grand Wim Wenders qui parraine la manifestation. Neuf de ses films sont projetés, dont le cultissime Paris, Texas. Devinez qui squattait au troisième rang? 😉

A chaque visionnage, Paris, Texas, me brise le coeur et le remplit de joie, artistiquement parlant. Sa thématique résonne à titre personnel, c’est mon bien aimé Sam Shepard qui en a signé le scénario (son tout premier) et la mise en images de Wenders est époustouflante. Et puis au sein d’un casting parfait, Harry Dean Stanton en tête, le film offre un de ses plus beaux rôles à l’une de mes muses, Nastassja Kinski. Qu’est-ce qu’elle me manque sur grand écran! Qu’est-ce que j’aimerais la faire tourner un jour…

Bref, au sein d’une projection bouleversante (la restauration est superbe), Wim Wenders est venu nous parler du film, avec beaucoup de générosité mais aussi d’émotion. Comme il nous l’a expliqué, ce film lui est précieux, pas tant en raison de sa Palme d’Or que de son tournage idyllique.

Pourtant, tous les éléments étaient rassemblés pour qu’il vire au naufrage. Le cinéaste n’avait aucune autorisation de tournage, les membres de l’équipe européenne n’avaient qu’un simple visa de tourisme. L’argent manquait, d’autant que Wenders s’est fait racketter par l’union des routiers (ce qui a bouffé un tiers du budget). Ajoutez à cela que le film s’est tourné dans l’ordre chronologique, sans découpage technique, avec une moitié de scénario. La seconde devait être écrite sur le tournage. Sauf que Shepard est tombé fou amoureux de Jessica Lange et a filé tourner un film avec elle, à l’autre bout du pays. Du coup, il a écrit le reste du scénario de nuit, depuis cet autre tournage, et l’a dicté au téléphone à Wenders. Le mythique pull rose a été trouvé dans une friperie deux heures avant la scène, puis lavé et séché à l’arrache. L’incroyable petit garçon, Hunter Carson, refusait d’apprendre son texte ou de répéter (ce qui plongeait Stanton dans des crises d’angoisse), improvisant ses scènes (avec brio).

Mais Wenders ramait aux USA depuis plusieurs années, signant des films frustrants à cause des contraintes des Studios. Selon ses propres dires il a pu, avec Paris, Texas tourner « son grand film américain », un film « existentialiste », entouré de professionnels qu’il affectionnait particulièrement mais que les studios lui avaient refusés sur ses précédents opus. Sam Shepard, jusqu’ici dramaturge et comédien, dont aucun studio n’avait voulu comme scénariste. Ry Cooder, considéré comme un simple guitariste incapable de signer une bande-originale (sic!), Robby Müller, le directeur de la photographie avec lequel Wenders collaborait depuis ses courts-métrages, et Claire Denis qui n’était pas encore cinéaste mais qui a porté en tant que première assistante l’équipe à bout de bras.

Au final, sans doute parce qu’il régnait un franc esprit de camaraderie au sein de l’équipe (quatorze personnes seulement), et que tous partageaient cette envie de liberté créative, les planètes se sont alignées pour donner naissance à un chef d’oeuvre. Très affecté par les disparitions récentes de Sam Shepard et Harry Dean Stanton, Wim Wenders de conclure que les routiers mis à part, si ce tournage était à refaire, il referait tout à l’identique. En même temps, aujourd’hui, on lui mettrait bien plus de batons dans les roues

Je suis sortie de la salle les yeux très rouges, mais le coeur plein de reconnaissance, d’inspiration et de courage. 🙂

Copyright©Nathalie Lenoir 2018